Brique tout public

A Bruay-la-Buissière, Divion et Auchel, des jeunes ont imaginé du mobilier urbain en accord avec leur utilisation quotidienne de l’espace public. Tout ça en brique et avec le concours de  professionnels. L’expo qui en révèle le fil conducteur casse vraiment des briques.
A retrouver à la Cité des Electriciens

Et si le verso d’une aubette devenait un mur de projection vidéo ? D’un côté on attend le bus, de l’autre on regarde les derniers clips à la mode assis sur un amphithéâtre en brique.
D’ailleurs, pour les Auchellois à l’origine du concept, tout serait en brique. L’arrêt de bus, les poubelles mais aussi le banc solaire/rampe de skate qu’ils ont imaginés un peu plus loin face à l’école Châteaubriand, rue Georges Bernard. Auchel, Divion, Bruay-la-Buissière. Trois villes, trois façons de se réapproprier l’espace urbain mais des aspirations convergentes. L’été dernier, une trentaine de jeunes de 15 à 25 ans issus de ces communes ont phosphoré sur un thème souvent éludé par les élus. A savoir, comment la jeunesse se réapproprierait-elle l’espace public ? Objectif final : imaginer un nouveau type de mobilier urbain en brique en adéquation avec leur vie de tous les jours.

Idées des possibles mobiliers en brique

Réflexions imbriquées

Pour les aider dans leur réflexion, ils ont pu compter sur l’expertise d’un trio pluriel. L’agence piKs design leur a donné de la hauteur de vue, et l’architecte Catherine Seyler matière à réflexion. Le philosophe Christian Godin a quant à lui eu la charge de faire sortir les mots. Quitte à jeter parfois une briquette dans la mare en évoquant des sujets qui fâchent. Mais d’un mal naît souvent un bien. La place du Général Leclercq de Bruay est glaciale ? Pas de souci, on construit un braséro en brique au milieu. Et on ne remerciera jamais assez les jeunes de Divion d’avoir réhabilité les lave-mains de ville…

Solidement échafaudée, l’exposition La ville au fil de la brique n’est donc pas une utopie mais bien le résultat d’un vécu qui fait le lien entre le passé, le présent et un futur prometteur. Salle après salle, on finit par regarder ces petits parallélépipèdes de 22 x 10,5 centimètres comme une œuvre d’art. Il faut dire que mis bout à bout et bien empilés, ils peuvent atteindre des sommets d’ingéniosité. Comme en témoignent le dôme de Florence ou le viaduc de Barentin avec ses 16 millions de briques.

Pour piKs design qui a accompagné le projet, l’espace public doit être partagé. La grande souplesse d’un mobilier en brique permet justement la reconquête intelligente des territoires perdus.

Dans certains pays – on pense aux Etats-Unis – l’espace public est une scène permanente. On y croise des danseurs, des acteurs qui déclament, parfois des mimes albâtres. L’asphalte est aussi un lieu de rencontre où l’on se pose autour d’une table. Ici pour tenter sa chance au bonneteau, là pour jouer aux échecs avec un inconnu. Mais en France, ces faits sont rares.

La ville se méfie des regroupements. Au lieu d’être synonyme d’échanges et de vie, la rue se réduit souvent à un lieu de passage déplore Christine Cordelette. Co-fondatrice de piKs design, cette mordue d’aménagements urbains a accompagné les jeunes appelés à repenser l’espace public dans le cadre d’Au Fil de la Brique.

Ca ne se résume pas aux assises, aux stationnements pour vélos et aux parcours santé

“Pour eux, des notions comme le décloisonnement ou l’appropriation sont essentielles. Et la brique est justement un matériau qui permet des solutions agiles pour du mobilier urbain.”  A partir des crayonnés et des notes de terrain réalisés par les jeunes de Bruay-la-Buissière, Divion et Auchel, piKs a matérialisé cette nouvelle vision de l’espace public via des dessins et de petites maquettes. Audacieux sans être farfelus, les résultats “sont une expérimentation et non pas une vérité.” S’y côtoient pêle-mêle assises végétalisées, défouloirs pour sportifs, rampes de skate, meubles extérieurs, murs d’escalade, chaises longues, discrètes poubelles etc. Grâce à des ateliers participatifs, le visiteur peut donner sa propre version du mobilier urbain de demain  Et ainsi ajouter sa brique à l’édifice.

Elément terre la brique

 La brique n’est pas née d’hier. Utilisée partout dans le monde, elle se prête à toute les fantaisies. L’architecte Catherine Seyler nous montre les mille et une facettes d’un matériau à l’apparence si simple.  Rencontre

Quelle perception avons-nous généralement de la brique ?

 “En France, et particulièrement dans les régions du nord, on associe la brique à un type d’habitat spécifique ou encore aux manufactures héritées des 19e et 20e siècles. Dans ces cas précis, la brique est un parallélépipède calibré, plein, dont la couleur oscille plus ou moins entre le rouge et le brun. Mais quand on prend un peu de hauteur de vue, on se rend compte de sa grande diversité. Une brique peut être courbe, creuse, bleue, carrée, jointoyée de mille façons. Les photos du musée Yves-Saint-Laurent  (Marrakech, Maroc), de la Maison du Fjord (Vejle, Danemark) ou encore la ville de Sukhothaï (Thaïlande) sont là pour montrer qu’un simple morceau de terre cuite peut avoir des applications très différentes.”

 Est-ce applicable au mobilier urbain ?

Peut-être même davantage. La brique possède des qualités propices à une utilisation extérieure. Elle est robuste, sèche vite, accumule la chaleur sans pour autant brûler. Comme je l’ai dit plus haut, c’est une matière qui se prête à toutes les fantaisies architecturales.

On peut tout exprimer avec des briques

Y compris de la fierté. C’est d’ailleurs le sentiment que vous retiendrez de cette expérience ?

” Ce sont les jeunes qui l’ont exprimé ainsi. La réflexion menée autour de l’espace public et de son utilisation va bien au-delà. Comme l’a souligné le philosophe Christian Godin, on touche à l’intime. A ces moments-clés où les adolescents se retrouvent pour discuter, pour vivre des moments forts. Le mobilier urbain sert tantôt de refuge tantôt d’exutoire. C’est un élément fiable car il ne bouge pas. La fierté, c’est ce qui unit un quartier à ses habitants. Le mobilier urbain pourrait en être la clé de voûte. En brique évidemment.”

Propos recueillis par Joffrey Levalleux